À la Culotte : blog foot

Le Yémen du Sud : du marxisme au Mondial 1986

23 novembre 2011 par Jules dans Culture foot, Vintage & Oldies // 0 commentaires

Y aurait-il eu instant d’égarement à la FIFA un jour de 1965, quand la plus haute instance du football mondial accorda le droit de participer aux très officiels Jeux panarabes à une équipe nationale dont le pays d’origine n’était même pas encore reconnu par la communauté nationale ? Ou alors, un acte d’ingérence politique très marqué ?

En effet, la République démocratique populaire du Yémen ne fut fondée qu’à partir de 1970, cinq ans après qu’onze pionniers en crampons n’eurent commencé à représenter leur pays avec une liquette au pisseux tryptique chromatique violet, noir, et bleu, sur les épaules. Plus communément appelée Yémen du Sud, la république marxiste qui a vivoté pendant les années 70 et 80 au rythme de la désoviétisation du Moyen-Orient, a pu également apprécier que sur le pré, il ne faisait pas bon être trop maqué avec les Russkofs.

LES ANGLAIS SUR LE GOLFE D’ADEN

L’histoire du Yémen du Sud est celle d’une double indépendance. Capturé par les Anglais au milieu du XIXe siècle, le port d’Aden, sur la côté est du Yémen, est administré par la Couronne britannique pendant un siècle avant d’être érigé en protectorat. Pour l’empire colonial britannique, le Moyen-Orient est un passage-clé dans la route vers les Indes, où dorment encore dans l’entre-deux-guerres de précieux joyaux coloniaux.

Mais depuis la crise de Suez en 1956, la Couronne britannique goûte au lent processus de décolonisation. De plus en plus contesté, le colon anglais doit faire face au réveil du nationalisme arabe qu’a sorti de son sommeil un très téméraire Nasser, en faisant front à lui tout seul à la France, Israël et au Royaume-Uni. Dès 1959, plusieurs émirats se détachent ainsi du protectorat pour former la Fédération des Émirats arabes du Sud, avant d’être rejoints par d’autres dans une nouvelle entité, la Fédération d’Arabie du Sud.

Acculés, et sans véritable espoir de pouvoir redresser la situation, les Britanniques promettent l’indépendance à la Fédération d’Arabie du Sud et au Protectorat d’Arabie du Sud — groupement d’émirats épars n’ayant pas souhaité rallier l’autre fédération — pour 1968. Las ! soutenus en sous main par l’Égypte, deux fronts de libération (le FLOYS et le FLN yéménite) accélèrent la cadence et parviennent à décréter le 30 novembre 1967 l’indépendance de la République populaire du Yémen du Sud, en réunissant les deux groupements de territoires.

Mais, sans doute, le nom du nouveau territoire indépendant n’était-il pas jugé suffisamment long et prestigieux pour certains officiels yéménites. Tant est si bien que moins de deux ans plus tard, en juin 1969, la branche marxiste du FLN dépose sa consœur modérée et prend le pouvoir pour former la République démocratique populaire du Yémen le 1er décembre 1970, tissant alors d’importants liens de subordination avec les républiques socialistes du globe, Cuba et l’URSS en tête.

DES DÉROUTES

Aux jeux panarabes de 1965, le football sud-yéménite s’avance dans un état d’impréparation absolu : sans fédération nationale, sans ligue nationale, donc sans championnat — le championnat de son rival nord-yéménite ne sera créé qu’à la fin des années 70 —, donc sans vivier de joueurs, et partant sans équipe. Le onze bricolé on ne sait comment ne fait ainsi pas illusion : pour leur première sortie, les Sud-Yéménites encaissent un cinglant 14-0 contre l’Égypte. Un score qui rappelle surtout les scores déséquilibrés de la fin du XIXe siècle, quand les disparités d’appétence et de préparation au football entre les nations étaient encore criantes.

Et le ridicule ne s’arrête pas là. Les Sud-Yéménites sortent des jeux panarabes par la petite porte, après avoir encaissé un 9-0 contre le Soudan, une courte défaite contre la minuscule Palestine et, ô miracle, avoir failli arracher le nul contre le Liban (défaite 4-3). En août 1973, après huit ans d’existence, le football sud-yéménite peut ainsi tirer un premier bilan très peu glorieux : huit défaites en huit matchs, sept buts inscrits pour soixante encaissés (dont un nouveau 15-1 contre l’Algérie en 1973).

A force de ne pouvoir se mesurer qu’à ses voisins moyen-orientaux, et sans possibilité de s’aligner dans des qualifications pour des tournois continentaux ou internationaux, le Sud-Yémen ne progresse pas et ne dispute pas suffisamment de rencontres. Pourtant, les années 1975-1976 lui sont plutôt fastes : après une première victoire en amical en décembre 1975 contre l’Arabie Saoudite, les Sud-Yéménites flambent aux Jeux panarabes de 1976 en Syrie, avec trois victoires en six matchs. Grâce à cette campagne prometteuse, les joueurs de la péninsule arabique obtiennent le droit de rentrer dans la course aux tournois continentaux.

L’ESPOIR DÉÇU DU MONDIAL 1986

Après avoir échoué à se qualifier pour les Jeux Olympiques de Moscou en 1980 et s’être faits sortir dès le premier tour de l’Asian Cup en 1982, les Sud-Yéménites ont la chance de leur vie en 1985. Pour le premier tour des éliminatoires de la Coupe du Monde 1986, les Sud-Yéménites sont placés dans le groupe du Bahreïn et de l’Iran. Mais, en marge de la guerre Iran-Irak, la nation perse est disqualifiée avant même le début du tournoi, pour avoir refusé de jouer ses matchs à domicile sur terrain neutre. Un match aller-retour, un seul, pour n’être plus qu’à une marche du Mondial mexicain.

Les Sud-Yéménites reçoivent au match aller le 29 mars 1985 ; dans le stade du 22 mai, ils repartent avec une valise et ravalent leurs espoirs, en s’inclinant lourdement 4 buts à 1. Mais qu’à cela ne tienne. Deux semaines plus tard, au Bahreïn, les joueurs à l’aigle se battent comme des morts de faim, et mènent 3-1 à quelques dizaines de minutes de la fin du match. Las ! les Bahreïnis, dans un ultime sursaut d’orgueil, parviennent à arracher le point du nul et à doucher tous les espoirs des péninsulaires (3-3).

UN DERNIER TOURNOI POUR LA PAIX

1989. La Première guerre du Golfe, entre l’Iran et l’Irak, vient de se terminer dans le sang il y a tout juste un an. Personne ne le sait encore, mais le tournoi pour la paix qui va se dérouler au Koweït entre les nations du Golfe ne sera qu’une minuscule parenthèse enchantée avant que toute la péninsule ne bascule de nouveau dans le chaos en 1990.

Signe d’espoirs, Platoche, Juan Antonio Samaranch, le président du CIO, et João Havelange, le président de la FIFA, font le détour par le soleil koweïtien pour assister à l’événement. Toutes les nations sont représentées, Iran et Irak compris : l’Ouganda et la Guinée font le nombre en comblant les trous. Dans le groupe B, le Sud-Yémen se tape la Guinée et les deux anciens belligérants. Le 1er et le 3 novembre 1989, le sort est déjà plié : Majid Namjoo-Motlagh claque le doublé pour les Perses (2-0), tandis que les Sud-Yéménites explosent en vol contre les Irakiens (6-2). Deux jours plus tard, les joueurs de la péninsule disputent le dernier match de leur histoire contre la Guinée : une victoire 1-0, pour clore la belle histoire.

Hors du pré, les relations entre les deux Yémen sont devenus tendues. Le FLN, au pouvoir depuis 1970, tente de financer les guerrillas marxiste de son voisin nord-yéménite après l’échec d’un second plan de réunification en 1979, au risque très sérieux d’allumer la guerre dans le Golfe. Par sagesse, et pour réduire les deux tensions, les deux gouvernements s’assoient de nouveau à la table des négociations en mai 1988, pour aboutir à un accord de réunification en novembre 1989, quelques jours après la fin du tournoi au Koweït. Six mois plus tard, le 22 mai 1990, la République arabe du Yémen (Yémen du Nord) et la République démocratique populaire du Yémen (Yémen du Sud) sont officiellement réunies.

Une réunification immédiatement entérinée par la FIFA, qui déclare l’ancienne équipe du Nord-Yémen équipe continuatrice.

FLN : le onze de l’indépendance

8 novembre 2011 par Jules dans Culture foot, Vintage & Oldies // 3 commentaires

Des hommes qui plaquent tout du jour au lendemain à quelques semaines de l’une des Coupes du Monde les plus mythiques de l’histoire du football français, et remettent leur carrière en jeu pour aller soutenir une cause politique. C’est l’histoire de la guerre d’Algérie sur la planète foot. Ou quand les ancêtres des Zidane et Benzema n’ont pas hésité à jouer les Harlem Globe Trotters dans la France de Raymond Kopa et du Général de Gaulle.

Pour accoucher d’un Zizou et d’un Benzema, les anciennes colonies d’Afrique du Nord ont dû se lever tôt. Aussi tôt que le football s’est épanoui en Europe, à vrai dire. Dès le premier tiers du XXe siècle, le football devient un sport étonnamment populaire sur les rivages de l’Algérie : certains départements français d’Algérie contiennent d’ailleurs plus de licenciés qu’en métropole ((Matthew Taylor, Moving with the ball. The migration of professional footballers, Berg, Oxford/New York, 2001)).

A partir des années 30, les clubs français, et notamment l’Olympique de Marseille, vont largement puiser dans ce contingent maghrébin pour se tailler des équipes hors pair. Le football professionnel n’en est encore qu’à ses balbutiements, mais déjà les transferts intra-méditerranéens deviennent un ascenseur social prisé pour les Algériens, qui voient là, dans le sillage des Ben Bouali ou des Mario Zatelli, l’espoir de s’arracher à un horizon professionnel plus qu’assombri. D’autant plus que, l’Algérie étant alors un département français (à l’inverse des autres colonies), les clubs peuvent aisément détourner la limite fixée à deux joueurs issus de l’empire colonial français.

7 OCTOBRE 1954 : AFRIQUE DU NORD 3-2 FRANCE

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la situation dégénère en Algérie française. Le jour où la France célèbre l’armistice de 1945, les effectifs policiers dans le département de Constantine répriment dans le sang des soulèvements nationalistes à Sétif et Guelma. Meurtri, le nationalisme algérien se réorganise autour d’une ligne plus dure et croit de moins en moins à l’indépendance par la conviction.

En octobre 1954, un grave tremblement de terre secoue la région d’Orléansville, en Algérie. D’un commun accord, Français et Maghrébins organisent un match de charité pour venir en aide aux familles des victimes. Menée par le vieillissant mais toujours virevoltant Larbi Benbarek, buteur ce soir-là, la sélection de joueurs marocains, tunisiens et algériens braque le Parc des Princes dans la stupéfaction générale.

Sans visée politique, ce match de gala montre cependant l’unité et la vivacité de colonies qui ont fait mordre la poussière à la Mère Patrie. Et tout ça un mois avant les attentats de la Toussaint rouge perpétrés en novembre 1954 par le FLN, qui met le feu aux poudres en Algérie française.

« DEMAIN, ON S’EN VA »

Pendant quatre ans, France et Algérie vivent au rythme du régime des généraux, de la bataille d’Alger et des attentats du FLN. Jusqu’à ce que le pourrissement de la situation finisse par emporter une IVe République qui n’en peut mais et finit même pas perdre le contrôle de la situation en Algérie, quand le désormais célèbre « quarteron de généraux en retraite », selon l’expression consacrée de De Gaulle, organise le putsch d’Alger le 13 mai 1958. Le même jour, De Gaulle revient au pouvoir en libérateur et ne se montre pas un fervent partisan de l’Algérie française, préférant laisser aux Algériens le choix de leur futur.

Sur le pré, le doux mois d’avril 1958 a déjà un parfum de Mondial. La France a validé son ticket pour le Mondial suédois, Raymond Kopa, Just Fontaine et Roger Piantoni sont dans une forme olympique et en passe d’être sacrés champions, respectivement avec le Real Madrid et le Stade de Reims pour les deux derniers ((Au soir de la 30e journée, disputée le 13 avril 1958, le Stade de Reims a 4 points sur son dauphin, avance qu’il portera à 7 points lors de la dernière journée. Le Real, quant à lui, conservera ses 3 points d’avance sur son rival, l’Atletico, jusqu’au terme de la saison, intervenue début mai)). Albert Batteux, mythique entraîneur des Rémois, cumule les mandats en enfilant la casquette de sélectionneur. Pour consolider son groupe, le technicien gaulois compte bien faire appel aux Franco-Algériens qui ravissent les pelouses de D1, et notamment l’attaquant stéphanois Rachid Mekhloufi (à gauche), grand espoir des Bleus depuis qu’il a remporté le Championnat du monde militaire en 1957. Oui mais…

Le 12 avril 1958, à la veille de la 30e journée, Mokhtar Arribi (Lens) et Abdelhamid Kermali (Olympique Lyonnais) se rendent à Saint-Étienne et rencontrent Mekhloufi, en pleine préparation d’un match capital pour les Verts, qui se battent pour une qualification en Ligue des Champions et ont l’occasion de dérouiller le mal classé Béziers. « Demain, on s’en va », lui proposent-ils. Où ça ? Vers l’Algérie, poursuivre le combat et soutenir les frères restés au pays.

Mekhloufi vendange son match, que Sainté perd 1-2 à domicile, et prend la poudre d’escampette. D’abord la Suisse, puis la Tunisie par l’Italie, où il doit constituer, sous l’égide de Mohamed Boumezrag, sous-directeur de la région Algérie à la FFF, l’équipe du FLN de football, voulue dès l’automne 1957 par le FLN pour promouvoir l’indépendance. Entre le 12 et le 14 octobre, ce seront sept autres joueurs qui viendront se greffer au triumvirat infernal : Abdelaziz Ben Tifour, Abderrahmane BoubekeurKaddour Bekhloufi et Mustapha Zitouni (Monaco), Amar Rouaï (Angers) et Saïd Brahimi et Abdelhamid Bouchouk (Toulouse).

EN TOURNÉE POUR L’INDÉPENDANCE

Conformément au souhait de Boumezreg et du FLN, tous sont professionnels et volontaires. Boumezrag n’a pas hésité à faire pression sur tous les Algériens du championnat de France, qui sont cependant restés libres d’accepter de quitter la France. Les refus se comptent sur les doigts d’une main : une peccadille pour le FLN, qui a de toute façon, pour soutenir les frères au combat, assujetti de manière obligatoire les footballeurs algériens à la taxe révolutionnaire, qui peut s’élever à 15% du salaire.

Les évadés de D1 sont tous d’ardents patriotes, heureux d’être en France, mais dont la brutalité des événements d’Algérie fait résonner la corde de la Mère patrie. Plus tard, Mustapha Zitouni s’expliquera avec philosophie : « J’ai beaucoup d’amis en France, mais le problème est plus grand que nous. Que faites-vous si votre pays est en guerre et que vous êtes appelé ? » Même son de cloche chez Mekhloufi, qui a vécu comme un déchirement les massacres de Sétif et Guelma : « Je ne pouvais pas faire autrement au vu de la situation vécue par mes compatriotes dans leur propre pays où on vivait la ségrégation raciale, le racisme. Moi je suis de Sétif et ces événements sanglants ont forgé notre nationalisme et notre volonté d’épouser les idées allant dans le sens de défendre la cause de notre peuple et de son indépendance. »

Accueillis par Bourguiba, le président tunisien, les Algériens s’entraînent à Tunis (cf. photo ci-dessus), où ils disputent leur premier match contre le Maroc le 9 mai 1958. Bien que le résultat du match reste encore flou, la légende retient que le FLN démarre son existence par une victoire. Un succès, mais de gros points d’interrogations. Bâtie en dépit du bon sens, et avant tout avec les moyens du bord, l’équipe du FLN est totalement déséquilibrée et manque cruellement de défenseurs dans son schéma de jeu en WM, le 4-2-3-1 de l’époque. A force d’ajustements tactiques et au gré des enrôlements épars, le FLN trouvera la bonne formule au bout d’une quarantaine de matchs seulement, à l’automne 1959.

DES BÂTONS DANS LES ROUES

En France, les Bleus n’ont pas vraiment eu le temps de rentrer dans la polémique, tout entiers tournés vers la préparation de la Coupe du Monde. Toutefois, individuellement, certains joueurs tiennent à saluer le coup de chapeau des joueurs algériens partis pour l’indépendance. Michel Naït-Challal, dans Les Dribbleurs de l’indépendance, qui relate l’aventure de l’équipe du FLN, mentionne que Piantoni, Fontaine et Kopa, ont adressé à Zitouni une carte postale d’encouragements depuis la Suède.

La FIFA et la FFF n’ont pas autant d’égards pour l’équipe sécessionniste. La Fédé française exerce une pression de tous les diables pour faire capoter la demande d’intégration à la FIFA, que le FLN a déposée dès mai 1958. La FIFA obtempère sans difficulté. Et même plus : elle fait pression à son tour sur la CAF pour qu’elle écarte le FLN de la fédé africaine, et menace de sanctions sportives les fédérations nationales qui accepteraient d’organiser des rencontres contre les fellaghas footballeurs. Prise à la gorge, la Fédé marocaine se voit ainsi contrainte de prendre ses distances avec l’équipe du FLN à la fin de l’année 1958, après la tournée au Maroc. Les quelques nations qui continuent d’apporter leur soutien au FLN, comme la Libye et la Tunisie, se voient ainsi immédiatement suspendues par la FIFA. Pas de pitié.

Bon gré, mal gré, l’équipe du FLN va parvenir à jouer environ 80 matchs en 4 ans, essentiellement contre des sélections de villes, des équipes A’ et militaires. A chacune de ses tournées, en Europe de l’Est ou en Asie du Sud-Est (au Vietnâm à droite), l’équipe du FLN en profite pour prêcher la bonne parole et tenter de retourner la communauté internationale. Quatre ans où, pas une fois, les footballeurs algériens n’auront joué sur leur sol, acquérant quelques belles victoires (notamment un retentissant 6-1 contre les terribles Yougo) loin des yeux et de l’image des postes de télévision d’Alger.

LE RETOUR DES HÉROS

1962. Par les accords d’Évian, De Gaulle met enfin un point final à la guerre d’Algérie. Dans les rangs du FLN, tant dans le sable du bled que sur les pelouses d’Europe, c’est la libération et la démobilisation. A l’image de Mohamed Maouche, le onze de l’indépendance est heureux d’avoir participé à une aventure tout aussi politique que sportive : « Avec le recul du temps, je peux dire qu’aucun d’entre nous ne regrette. Nous étions révolutionnaires. J’ai lutté pour l’indépendance. »

Mais, fervents patriotes, les joueurs algériens n’en restent pas moins des professionnels encore dans la fleur de l’âge pour la majorité d’entre eux. Après quatre ans à jouer contre des équipes de seconde, voire de troisième zone, beaucoup s’inquiètent d’avoir régressé. Mekhloufi : « Pendant quatre ans, j’ai été un footballeur […] disputant des matchs trop faciles, suivant des entraînements sans rigueur. J’avais perdu le goût de l’effort, la nécessité de lutter. Cependant, j’ai beaucoup appris en regardant les autres, en voyant les Hongrois, à l’invention créatrice toujours neuve. […] En Chine, au Viêt-nam, j’ai appris […] la joie de jouer et la simplicité dans le jeu, des qualités que nous avons un peu tendance à négliger. » ((Pierre Lanfranchi, Mekhloufi, un footballeur français dans la guerre d’Algérie, Actes de la Recherche en Sciences sociales, vol. 103, 1994.))

Des 30 joueurs qui constituaient l’équipe en 1962, un peu moins de la moitié souhaite reprendre et terminer sa carrière en France. Les clubs professionnels, qui ont été pris de cours et parfois directement affecté par la fuite de leurs éléments ((Louis Pirroni, entraîneur de l’AS Monaco, reconnaîtra quelques années plus tard qu’il aurait assurément ajouté une ligne au palmarès du club de la Principauté si 5 de ses joueurs n’avaient pas fait défaut à quelques semaines de la fin de la saison : « Avec Abdelaziz Bentifour et Zitouni que j’avais été obligé de remplacer en défense centrale, je suis certain que nous aurions gagné la Coupe de France cette année-là »)), réintègrent en héros leurs joueurs : le SCO Angers offre à Amar Rouaï ses quatre ans d’arriérés de salaire, et le maire de Bordeaux en personne, Jacques Chaban-Delmas, donne l’absolution au joueur des Girondins, Abdellah Settati.

Sur le pré, c’est l’effervescence. Dans le Chaudron, Mekhloufi taquine de nouveau la sphère sous les vivats des tribunes et participera pendant encore six ans aux prémisses de la domination stéphanoise sur le football seventies. En 1968, en finale de la Coupe de France, c’est lui qui d’un doublé offrira le trophée aux Verts. En tribune présidentielle, De Gaulle, secoué par les événements de mai, remettra la Coupe à Mekhloufi en personne, prononçant le très solennel et désormais célèbre : « La France, c’est vous ! ».

Des trente dribbleurs de l’indépendance, plusieurs choisiront définitivement la nationalité algérienne et joueront avec les Fennecs nouvellement nés, avant de l’entraîner quelques années plus tard, comme si cet acte de résistance sportive offrait le supplément d’âme nécessaire pour présider aux destinées de l’équipe nationale. Sur le plan politique, le onze de l’indépendance n’aura jamais vraiment pesé sur le théâtre des opérations. Mais en tenant tête médiatiquement à l’équipe de France, en soustrayant les Bleus parmi les meilleurs à la patrie d’adoption, il aura prouvé que l’Algérie était prête et déterminée à l’autodétermination.

C’est la raison pour laquelle les présidents de l’Algérie indépendante n’ont depuis jamais manqué de souligner le rôle positif du onze du FLN dans le processus d’indépendance. De Ben Bella, le premier président algérien qui avait toujours un mot pour les Fennecs dans ses discours, à Abdelaziz Bouteflika, qui déclarait en 2008, au moment du cinquantenaire du onze de l’indépendance, qu’ils avaient écrit « l’une des plus belles pages de l’histoire de l’Algérie, de la lutte anti-coloniale et du sport en général », tous ont montré à quel point le souvenir de ce pied de nez aux Pieds-Noirs était encore vivace.

Maintenant, il ne reste plus qu’à enfermer Karim Benzema à double tour.

Retrouvez les précédents épisodes sur les équipes nationales disparues : l’équipe nationale de Sarrel’équipe de la CEI, l’équipe des Antilles néerlandaises.

Antilles néerlandaises : tristes tropiques

17 octobre 2011 par Jules dans Culture foot, Vintage & Oldies // 4 commentaires

Partons aujourd’hui dans les eaux claires de la mer des Caraïbes, où il n’y a pas que la montée des eaux qui menace d’engloutir les micro-îles qui pullulent aux Antilles : dans la plus grande indifférence, la recomposition politique des antiques colonies néerlandaises a décomposé la sélection nationale.

Les Pays-Bas n’ont pas toujours été ce pays paisible et peace and love tel qu’on le perçoit aujourd’hui. Au XVIIe siècle, après avoir arraché leur indépendance à la monarchie espagnole pendant la Guerre de Quatre-Vingts ans — le XVIIe siècle européen avait ceci de particulier qu’on y signait les armistices alors que l’on continuait à se faire la guerre — les Provinces-Unies, telles qu’elles s’appelaient alors, ont bâti un empire colonial puissant pour compenser leurs lacunes politiques et militaires.

Intéressés uniquement par les richesses des îles, les Hollandais ont multiplié les comptoirs à travers les mers en prenant le contrôle des îles et des littoraux. Parmi ceux-ci figurait aux Antilles un chapelet de six îles (Bonaire, Curaçao, Saba, Saint-Eustache, Saint-Martin et Aruba jusqu’en 1986) que les Hollandais prirent aux Espagnols entre 1634 et 1648 : les Antilles néerlandaises.

Au cours du XVIIIe et du XIXe siècle, les Pays-Bas perdirent de leur superbe et leur empire colonial tomba en déliquescence morceau par morceau. Tant et si bien qu’aujourd’hui, le royaume des Pays-Bas n’est plus composé que de son territoire européen… et des Antilles néerlandaises.

FOOTBALL SOUS LES TROPIQUES

Alors que le Surinam, anciennement appelé Guyane néerlandaise, a toujours offert aux Pays-Bas des armées de joueurs de haut niveau — Gullit, Rijkaard, Kluivert, Davids, Seedorf, n’en jetez plus — les Antilles néerlandaises ont souffert de leur éclatement et de l’étroitesse de leur vivier : avec tout juste 100 000 habitants au début du siècle pour 200 000 aujourd’hui, et moins de 1 000km², pas évident de faire émerger des talents ballon au pied.

Pourtant, la Fédération des Antilles néerlandaises de football partage avec sa consœur surinamienne une histoire commune : fondée en 1921, un an après la Fédération surinamienne, c’est contre la Guyane néerlandaise que l’équipe des Antilles néerlandaises — qui concourt alors sous le nom de Curaçao ((Jusqu’en 1948, les Antilles néerlandaises étaient connues sous le nom de Curaçao et ses dépendances, puis Territoire de Curaçao)) — joue son premier match officiel, la Fédération n’ayant été enregistrée à la FIFA qu’en 1932.

Mais alors que le Suriname s’aligne dans les compétitions officielles dès les qualifications pour la Coupe du Monde 1938, l’équipe des Antilles néerlandaises n’en découd sérieusement que dans la seconde moitié du siècle. Après un passage aussi court qu’infructueux lors des Jeux Olympiques d’Helsinki en 1952, où ils s’inclinent 2-1 contre les Turcs, les Rouges & Bleus s’alignent lors des qualifications pour le Mondial 1958. Sans surprise, les Caribéens, dans le groupe du Costa Rica et du Guatemala, ne passeront pas le premier tour. D’ailleurs, de toute leur histoire, ils ne seront en mesure de se qualifier pour le Mondial que deux fois, à chaque fois sur un concours de circonstance : en 1962, leur groupe préliminaire ne comprend que le Suriname, qu’ils battent sur un match aller-retour ; en 1974 une nouvelle fois, leur groupe ne comprend que la Jamaïque, qu’ils battent… par forfait.

Sur la scène continentale, les Antilles néerlandaises s’en sortent un peu mieux. Alignées depuis 1941 dans la Coupe de la Confédération centre-américaine et caribéenne de football (CCCF, aujourd’hui CONCACAF), ancêtre de la Gold Cup, elles se hissent à une prometteuse troisième place lors de la première édition, avant de terminer seconde en 1955, 1957 et 1960, dans un championnat qui, il est vrai, pâtit d’une très faible concurrence.

Mais la fusion des confédérations nord-américaine et centre-américaine en 1961 pour former la CONCACAF est fatale aux Antillais, engloutis par la mainmise du Mexique et des États-Unis sur le palmarès continental. Après un dernier baroud d’honneur en 1963 et 1969, où elle décroche la troisième place, l’équipe des Antilles néerlandaises s’enfonce dans un anonymat mortifère : depuis 1973, elle n’a plus disputé de tournoi continental officiel, et n’a donc jamais goûté aux joies de la Gold Cup, successeure de la Coupe de la CONCACAF depuis 1991.

FIN DE PARTIE

Sur le plan politique, la décrépitude se fait également sentir. En 1986, Aruba fait sécession et se sépare des Antilles néerlandaises, mais pas du royaume : la FIFA entérine la prise d’indépendance et offre à la petite île sa fédération et sa chance de participer aux tournois mondiaux.

En 2006, après une série de référendums, les Pays-Bas consentent à réorganiser le paysage administratif aux Antilles. Les Antilles néerlandaises se dissolvent, les îles de Curaçao et de Saint-Martin, les plus importantes, obtiennent le statut de pays autonome leur permettant une libre administration de leur politique intérieure — à l’exception des questions de défense — alors que les îles de Bonaire, Saint-Eustache et Saba, microscopiques, obtiennent un statut similaire à celui des communes néerlandaises.

Dissoute officiellement le 10 octobre 2010, l’équipe des Antilles néerlandaises a laissé sa place et son histoire à celle de Curaçao, reconnue équipe continuatrice par la FIFA. Elle n’aura ainsi été qu’une parenthèse de 60 ans dans l’histoire caribéenne du royaume des Pays-Bas. Actuellement engagée dans les qualifications pour le Mondial 2014, les Rouges & Bleus devenus Bleus & Jaunes sont à la peine. Comme certains journalistes, d’ailleurs, qui n’ont pas connaissance des ajustements géopolitiques et sportifs du football moderne.

Retrouvez les précédents épisodes sur les équipes nationales disparues : l’équipe nationale de Sarre, l’équipe de la CEI.

L’éphémère équipe de la CEI

Imaginez qu’à la naissance des années 2000, une équipe nationale aligne une terrible ligne offensive composée d’Andreï Shevchenko, Sergueï Rebrov, alimentée en bons ballons par Aleksander Mostovoï et le tout jeune Andreï Arshavin. Impossible ? Pourtant, une dizaine d’années plus tôt, c’est l’ancien Empire russe qui s’avançait groupé après la chute de l’URSS au sein d’une seule et même formation : l’équipe de football de la CEI.

UN SAS VERS L’INDÉPENDANCE

A l’automne 1991, Mikhaïl Gorbatchev gouverne l’URSS comme Raymond Domenech les Bleus en Afsud : à vue d’œil, en priant chaque jour que Dieu fait pour que tout se passe bien. Pas dupes, les républiques soviétiques sentent le vent tourner et proclament, une à une, leur indépendance, sans que l’Union soviétique ne puisse leur opposer la force. Or, un problème éminent se pose : comment vivre en toute indépendance quand on a vécu pendant plusieurs décennies sous le joug d’un empire qui vous sustentait économiquement, politiquement et culturellement ?

Les anciennes républiques soviétiques et l’Empire russe agonisant conviennent alors facilement d’unir leurs gouvernements au sein d’une nouvelle entité de coopération, qui les aidera mutuellement à organiser l’indépendance à l’intérieur de leurs frontières : c’est la CEI, pour Communauté des États indépendants. Officiellement proclamée le 8 décembre 1991 par le traité de Minsk, elle recueille à l’époque l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie comme membres fondateurs, mais également les républiques caucasiennes (Arménie, Azerbaïdjan, et Géorgie à partir de 1993), le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, et la Moldavie. Côté russe, c’est Boris Eltsine qui appose sa signature, se réservant un évident moyen de pression pour écarter un Gorbatchev à bout de souffle en organisant le démantèlement et la réorganisation de l’Empire.

C’est chose faite le 25 décembre 1991, après que Boris Eltsine a lui-même dissout l’URSS et que l’ONU a reconnu la république russe comme État continuateur de l’URSS.

Divisée entre les partisans d’une indépendance totale et ceux d’une intégration politique et économique sous la coordination russe, la CEI peine à accoucher d’institutions politiques performantes, et surtout démocratiques : l’assemblée parlementaire ne sera créée qu’en 1995. Pourtant, les anciennes républiques soviétiques parviennent à l’union sur deux volets majeurs : la sécurité… et le football.

LES SOVIETS DÉBOULENT À L’EURO 92

L’équipe de football de la CEI est censée représenter la vitrine de la nouvelle union des républiques soviétiques post-URSS. A six mois de l’Euro 92, l’enjeu diplomatique et politique est évident pour les instances de la CEI. L’enjeu sportif également : les anciennes républiques soviétiques, qui ont toujours concouru ensemble depuis 1911, n’ont pas les structures suffisantes pour devenir pleinement indépendantes.

Sans sourciller, la FIFA reconnaît l’équipe de la CEI en 1992. L’URSS s’étant qualifié pour l’Euro avant sa chute — aux dépens de l’Italie —, il concourt sous la bannière de la CEI avec l’assentiment de la FIFA. A ce titre, l’éclatement de l’URSS n’a pas mis fin à la domination russe de la nouvelle recomposition soviétique. La nouvelle équipe de la CEI se dote ainsi d’un sélectionneur ukrainien, Anatoli Bychovets, précédemment sélectionneur… de l’URSS. Bychovets puise d’ailleurs largement dans le contingent russe pour bâtir son équipe, qu’il renforce avec quelques Ukrainiens et Géorgiens… et un Biélorusse, l’ancien attaquant de la Juve, Sergueï Aleinikov.

Cet attelage pas vraiment représentatif de la nouvelle union — mais le sportif l’emporte sur le diplomatique, les autres nations ne disposant pas de joueurs de haut niveau — démarre sa préparation à la fin du mois de janvier contre les États-Unis par une victoire étriquée (0-1). S’ensuivront une large victoire contre le Salvador (0-3), une courte victoire face à Israël (1-2), un nul en Espagne (1-1) et une double confrontation contre le Mexique, avant de terminer par une rencontre au sommet à Moscou contre l’Angleterre (2-2).

Le tirage au sort de l’Euro 92 offre un programme costaud à la CEI, qui tombe dans le groupe de l’Allemagne de Klinsmann et Häßler, des Pays-Bas de Van Basten, Rijkaard et Bergkamp, et de l’Écosse. En match d’ouverture, les anciens Soviétiques, vêtus d’une liquette rouge, croient tenir l’exploit face aux Teutons : en seconde période, un penalty de Dobrovolski, en partance pour l’OM, donne l’avantage à la CEI, mais les Teutons se rappellent au bon souvenir de Stalingrad et organisent le siège des buts soviétiques dans les cinq dernières minutes. Sur un coup franc d’Häßler à l’orée de la surface de réparation, l’Allemagne arrache une égalisation méritée.

Gros coup de mou pour les Soviétiques, qui ne s’en relèvent pas et perdent leur jeu. Après un piteux 0-0 contre les Pays-Bas, ils ne savent pas saisir la maigre chance qu’ils détiennent encore et s’écroulent contre les Écossais, qui n’ont pourtant pas encore marqué ni inscrit le moindre point depuis le début de la compétition (3-0).

La CEI sort par la petite porte le 18 juin 1992. Moins de dix jours plus tard, la sélection se dissout : la Russie conserve le bénéfice d’avoir participé à l’Euro 1992 pour le classement mondial, et les autres nations de la CEI commencent leur aventure en solo. Pour les anciennes républiques slaves, l’expérience de l’Euro 1992 aura été un atterrissage en douceur vers la recomposition complète de l’Europe de l’Est. Une dernière fois, les anciennes nations jadis unies auront concentré leurs efforts vers une seule fierté.

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