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FLN : le onze de l’indépendance

8 novembre 2011 par Jules dans Culture foot, Vintage & Oldies // 3 commentaires

Des hommes qui plaquent tout du jour au lendemain à quelques semaines de l’une des Coupes du Monde les plus mythiques de l’histoire du football français, et remettent leur carrière en jeu pour aller soutenir une cause politique. C’est l’histoire de la guerre d’Algérie sur la planète foot. Ou quand les ancêtres des Zidane et Benzema n’ont pas hésité à jouer les Harlem Globe Trotters dans la France de Raymond Kopa et du Général de Gaulle.

Pour accoucher d’un Zizou et d’un Benzema, les anciennes colonies d’Afrique du Nord ont dû se lever tôt. Aussi tôt que le football s’est épanoui en Europe, à vrai dire. Dès le premier tiers du XXe siècle, le football devient un sport étonnamment populaire sur les rivages de l’Algérie : certains départements français d’Algérie contiennent d’ailleurs plus de licenciés qu’en métropole ((Matthew Taylor, Moving with the ball. The migration of professional footballers, Berg, Oxford/New York, 2001)).

A partir des années 30, les clubs français, et notamment l’Olympique de Marseille, vont largement puiser dans ce contingent maghrébin pour se tailler des équipes hors pair. Le football professionnel n’en est encore qu’à ses balbutiements, mais déjà les transferts intra-méditerranéens deviennent un ascenseur social prisé pour les Algériens, qui voient là, dans le sillage des Ben Bouali ou des Mario Zatelli, l’espoir de s’arracher à un horizon professionnel plus qu’assombri. D’autant plus que, l’Algérie étant alors un département français (à l’inverse des autres colonies), les clubs peuvent aisément détourner la limite fixée à deux joueurs issus de l’empire colonial français.

7 OCTOBRE 1954 : AFRIQUE DU NORD 3-2 FRANCE

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la situation dégénère en Algérie française. Le jour où la France célèbre l’armistice de 1945, les effectifs policiers dans le département de Constantine répriment dans le sang des soulèvements nationalistes à Sétif et Guelma. Meurtri, le nationalisme algérien se réorganise autour d’une ligne plus dure et croit de moins en moins à l’indépendance par la conviction.

En octobre 1954, un grave tremblement de terre secoue la région d’Orléansville, en Algérie. D’un commun accord, Français et Maghrébins organisent un match de charité pour venir en aide aux familles des victimes. Menée par le vieillissant mais toujours virevoltant Larbi Benbarek, buteur ce soir-là, la sélection de joueurs marocains, tunisiens et algériens braque le Parc des Princes dans la stupéfaction générale.

Sans visée politique, ce match de gala montre cependant l’unité et la vivacité de colonies qui ont fait mordre la poussière à la Mère Patrie. Et tout ça un mois avant les attentats de la Toussaint rouge perpétrés en novembre 1954 par le FLN, qui met le feu aux poudres en Algérie française.

« DEMAIN, ON S’EN VA »

Pendant quatre ans, France et Algérie vivent au rythme du régime des généraux, de la bataille d’Alger et des attentats du FLN. Jusqu’à ce que le pourrissement de la situation finisse par emporter une IVe République qui n’en peut mais et finit même pas perdre le contrôle de la situation en Algérie, quand le désormais célèbre « quarteron de généraux en retraite », selon l’expression consacrée de De Gaulle, organise le putsch d’Alger le 13 mai 1958. Le même jour, De Gaulle revient au pouvoir en libérateur et ne se montre pas un fervent partisan de l’Algérie française, préférant laisser aux Algériens le choix de leur futur.

Sur le pré, le doux mois d’avril 1958 a déjà un parfum de Mondial. La France a validé son ticket pour le Mondial suédois, Raymond Kopa, Just Fontaine et Roger Piantoni sont dans une forme olympique et en passe d’être sacrés champions, respectivement avec le Real Madrid et le Stade de Reims pour les deux derniers ((Au soir de la 30e journée, disputée le 13 avril 1958, le Stade de Reims a 4 points sur son dauphin, avance qu’il portera à 7 points lors de la dernière journée. Le Real, quant à lui, conservera ses 3 points d’avance sur son rival, l’Atletico, jusqu’au terme de la saison, intervenue début mai)). Albert Batteux, mythique entraîneur des Rémois, cumule les mandats en enfilant la casquette de sélectionneur. Pour consolider son groupe, le technicien gaulois compte bien faire appel aux Franco-Algériens qui ravissent les pelouses de D1, et notamment l’attaquant stéphanois Rachid Mekhloufi (à gauche), grand espoir des Bleus depuis qu’il a remporté le Championnat du monde militaire en 1957. Oui mais…

Le 12 avril 1958, à la veille de la 30e journée, Mokhtar Arribi (Lens) et Abdelhamid Kermali (Olympique Lyonnais) se rendent à Saint-Étienne et rencontrent Mekhloufi, en pleine préparation d’un match capital pour les Verts, qui se battent pour une qualification en Ligue des Champions et ont l’occasion de dérouiller le mal classé Béziers. « Demain, on s’en va », lui proposent-ils. Où ça ? Vers l’Algérie, poursuivre le combat et soutenir les frères restés au pays.

Mekhloufi vendange son match, que Sainté perd 1-2 à domicile, et prend la poudre d’escampette. D’abord la Suisse, puis la Tunisie par l’Italie, où il doit constituer, sous l’égide de Mohamed Boumezrag, sous-directeur de la région Algérie à la FFF, l’équipe du FLN de football, voulue dès l’automne 1957 par le FLN pour promouvoir l’indépendance. Entre le 12 et le 14 octobre, ce seront sept autres joueurs qui viendront se greffer au triumvirat infernal : Abdelaziz Ben Tifour, Abderrahmane BoubekeurKaddour Bekhloufi et Mustapha Zitouni (Monaco), Amar Rouaï (Angers) et Saïd Brahimi et Abdelhamid Bouchouk (Toulouse).

EN TOURNÉE POUR L’INDÉPENDANCE

Conformément au souhait de Boumezreg et du FLN, tous sont professionnels et volontaires. Boumezrag n’a pas hésité à faire pression sur tous les Algériens du championnat de France, qui sont cependant restés libres d’accepter de quitter la France. Les refus se comptent sur les doigts d’une main : une peccadille pour le FLN, qui a de toute façon, pour soutenir les frères au combat, assujetti de manière obligatoire les footballeurs algériens à la taxe révolutionnaire, qui peut s’élever à 15% du salaire.

Les évadés de D1 sont tous d’ardents patriotes, heureux d’être en France, mais dont la brutalité des événements d’Algérie fait résonner la corde de la Mère patrie. Plus tard, Mustapha Zitouni s’expliquera avec philosophie : « J’ai beaucoup d’amis en France, mais le problème est plus grand que nous. Que faites-vous si votre pays est en guerre et que vous êtes appelé ? » Même son de cloche chez Mekhloufi, qui a vécu comme un déchirement les massacres de Sétif et Guelma : « Je ne pouvais pas faire autrement au vu de la situation vécue par mes compatriotes dans leur propre pays où on vivait la ségrégation raciale, le racisme. Moi je suis de Sétif et ces événements sanglants ont forgé notre nationalisme et notre volonté d’épouser les idées allant dans le sens de défendre la cause de notre peuple et de son indépendance. »

Accueillis par Bourguiba, le président tunisien, les Algériens s’entraînent à Tunis (cf. photo ci-dessus), où ils disputent leur premier match contre le Maroc le 9 mai 1958. Bien que le résultat du match reste encore flou, la légende retient que le FLN démarre son existence par une victoire. Un succès, mais de gros points d’interrogations. Bâtie en dépit du bon sens, et avant tout avec les moyens du bord, l’équipe du FLN est totalement déséquilibrée et manque cruellement de défenseurs dans son schéma de jeu en WM, le 4-2-3-1 de l’époque. A force d’ajustements tactiques et au gré des enrôlements épars, le FLN trouvera la bonne formule au bout d’une quarantaine de matchs seulement, à l’automne 1959.

DES BÂTONS DANS LES ROUES

En France, les Bleus n’ont pas vraiment eu le temps de rentrer dans la polémique, tout entiers tournés vers la préparation de la Coupe du Monde. Toutefois, individuellement, certains joueurs tiennent à saluer le coup de chapeau des joueurs algériens partis pour l’indépendance. Michel Naït-Challal, dans Les Dribbleurs de l’indépendance, qui relate l’aventure de l’équipe du FLN, mentionne que Piantoni, Fontaine et Kopa, ont adressé à Zitouni une carte postale d’encouragements depuis la Suède.

La FIFA et la FFF n’ont pas autant d’égards pour l’équipe sécessionniste. La Fédé française exerce une pression de tous les diables pour faire capoter la demande d’intégration à la FIFA, que le FLN a déposée dès mai 1958. La FIFA obtempère sans difficulté. Et même plus : elle fait pression à son tour sur la CAF pour qu’elle écarte le FLN de la fédé africaine, et menace de sanctions sportives les fédérations nationales qui accepteraient d’organiser des rencontres contre les fellaghas footballeurs. Prise à la gorge, la Fédé marocaine se voit ainsi contrainte de prendre ses distances avec l’équipe du FLN à la fin de l’année 1958, après la tournée au Maroc. Les quelques nations qui continuent d’apporter leur soutien au FLN, comme la Libye et la Tunisie, se voient ainsi immédiatement suspendues par la FIFA. Pas de pitié.

Bon gré, mal gré, l’équipe du FLN va parvenir à jouer environ 80 matchs en 4 ans, essentiellement contre des sélections de villes, des équipes A’ et militaires. A chacune de ses tournées, en Europe de l’Est ou en Asie du Sud-Est (au Vietnâm à droite), l’équipe du FLN en profite pour prêcher la bonne parole et tenter de retourner la communauté internationale. Quatre ans où, pas une fois, les footballeurs algériens n’auront joué sur leur sol, acquérant quelques belles victoires (notamment un retentissant 6-1 contre les terribles Yougo) loin des yeux et de l’image des postes de télévision d’Alger.

LE RETOUR DES HÉROS

1962. Par les accords d’Évian, De Gaulle met enfin un point final à la guerre d’Algérie. Dans les rangs du FLN, tant dans le sable du bled que sur les pelouses d’Europe, c’est la libération et la démobilisation. A l’image de Mohamed Maouche, le onze de l’indépendance est heureux d’avoir participé à une aventure tout aussi politique que sportive : « Avec le recul du temps, je peux dire qu’aucun d’entre nous ne regrette. Nous étions révolutionnaires. J’ai lutté pour l’indépendance. »

Mais, fervents patriotes, les joueurs algériens n’en restent pas moins des professionnels encore dans la fleur de l’âge pour la majorité d’entre eux. Après quatre ans à jouer contre des équipes de seconde, voire de troisième zone, beaucoup s’inquiètent d’avoir régressé. Mekhloufi : « Pendant quatre ans, j’ai été un footballeur […] disputant des matchs trop faciles, suivant des entraînements sans rigueur. J’avais perdu le goût de l’effort, la nécessité de lutter. Cependant, j’ai beaucoup appris en regardant les autres, en voyant les Hongrois, à l’invention créatrice toujours neuve. […] En Chine, au Viêt-nam, j’ai appris […] la joie de jouer et la simplicité dans le jeu, des qualités que nous avons un peu tendance à négliger. » ((Pierre Lanfranchi, Mekhloufi, un footballeur français dans la guerre d’Algérie, Actes de la Recherche en Sciences sociales, vol. 103, 1994.))

Des 30 joueurs qui constituaient l’équipe en 1962, un peu moins de la moitié souhaite reprendre et terminer sa carrière en France. Les clubs professionnels, qui ont été pris de cours et parfois directement affecté par la fuite de leurs éléments ((Louis Pirroni, entraîneur de l’AS Monaco, reconnaîtra quelques années plus tard qu’il aurait assurément ajouté une ligne au palmarès du club de la Principauté si 5 de ses joueurs n’avaient pas fait défaut à quelques semaines de la fin de la saison : « Avec Abdelaziz Bentifour et Zitouni que j’avais été obligé de remplacer en défense centrale, je suis certain que nous aurions gagné la Coupe de France cette année-là »)), réintègrent en héros leurs joueurs : le SCO Angers offre à Amar Rouaï ses quatre ans d’arriérés de salaire, et le maire de Bordeaux en personne, Jacques Chaban-Delmas, donne l’absolution au joueur des Girondins, Abdellah Settati.

Sur le pré, c’est l’effervescence. Dans le Chaudron, Mekhloufi taquine de nouveau la sphère sous les vivats des tribunes et participera pendant encore six ans aux prémisses de la domination stéphanoise sur le football seventies. En 1968, en finale de la Coupe de France, c’est lui qui d’un doublé offrira le trophée aux Verts. En tribune présidentielle, De Gaulle, secoué par les événements de mai, remettra la Coupe à Mekhloufi en personne, prononçant le très solennel et désormais célèbre : « La France, c’est vous ! ».

Des trente dribbleurs de l’indépendance, plusieurs choisiront définitivement la nationalité algérienne et joueront avec les Fennecs nouvellement nés, avant de l’entraîner quelques années plus tard, comme si cet acte de résistance sportive offrait le supplément d’âme nécessaire pour présider aux destinées de l’équipe nationale. Sur le plan politique, le onze de l’indépendance n’aura jamais vraiment pesé sur le théâtre des opérations. Mais en tenant tête médiatiquement à l’équipe de France, en soustrayant les Bleus parmi les meilleurs à la patrie d’adoption, il aura prouvé que l’Algérie était prête et déterminée à l’autodétermination.

C’est la raison pour laquelle les présidents de l’Algérie indépendante n’ont depuis jamais manqué de souligner le rôle positif du onze du FLN dans le processus d’indépendance. De Ben Bella, le premier président algérien qui avait toujours un mot pour les Fennecs dans ses discours, à Abdelaziz Bouteflika, qui déclarait en 2008, au moment du cinquantenaire du onze de l’indépendance, qu’ils avaient écrit « l’une des plus belles pages de l’histoire de l’Algérie, de la lutte anti-coloniale et du sport en général », tous ont montré à quel point le souvenir de ce pied de nez aux Pieds-Noirs était encore vivace.

Maintenant, il ne reste plus qu’à enfermer Karim Benzema à double tour.

Retrouvez les précédents épisodes sur les équipes nationales disparues : l’équipe nationale de Sarrel’équipe de la CEI, l’équipe des Antilles néerlandaises.

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3 commentaires

  1. titeuf9 novembre 2011 à 14 h 12 min

    Très bel article. Bravo

  2. Jules10 novembre 2011 à 20 h 04 minAuthor

    @titeuf Merci :)

  3. The Complete Legend Database Thread - Page 231 février 2012 à 16 h 15 min

    [...] Message Amateur 1 Minute Ago #225 what about this legend team : FLN team (algeria ) , best players ever . Reply With Quote + Reply to [...]

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