À la Culotte : blog foot

Le Yémen du Sud : du marxisme au Mondial 1986

23 novembre 2011 par Jules dans Culture foot, Vintage & Oldies // 0 commentaires

Y aurait-il eu instant d’égarement à la FIFA un jour de 1965, quand la plus haute instance du football mondial accorda le droit de participer aux très officiels Jeux panarabes à une équipe nationale dont le pays d’origine n’était même pas encore reconnu par la communauté nationale ? Ou alors, un acte d’ingérence politique très marqué ?

En effet, la République démocratique populaire du Yémen ne fut fondée qu’à partir de 1970, cinq ans après qu’onze pionniers en crampons n’eurent commencé à représenter leur pays avec une liquette au pisseux tryptique chromatique violet, noir, et bleu, sur les épaules. Plus communément appelée Yémen du Sud, la république marxiste qui a vivoté pendant les années 70 et 80 au rythme de la désoviétisation du Moyen-Orient, a pu également apprécier que sur le pré, il ne faisait pas bon être trop maqué avec les Russkofs.

LES ANGLAIS SUR LE GOLFE D’ADEN

L’histoire du Yémen du Sud est celle d’une double indépendance. Capturé par les Anglais au milieu du XIXe siècle, le port d’Aden, sur la côté est du Yémen, est administré par la Couronne britannique pendant un siècle avant d’être érigé en protectorat. Pour l’empire colonial britannique, le Moyen-Orient est un passage-clé dans la route vers les Indes, où dorment encore dans l’entre-deux-guerres de précieux joyaux coloniaux.

Mais depuis la crise de Suez en 1956, la Couronne britannique goûte au lent processus de décolonisation. De plus en plus contesté, le colon anglais doit faire face au réveil du nationalisme arabe qu’a sorti de son sommeil un très téméraire Nasser, en faisant front à lui tout seul à la France, Israël et au Royaume-Uni. Dès 1959, plusieurs émirats se détachent ainsi du protectorat pour former la Fédération des Émirats arabes du Sud, avant d’être rejoints par d’autres dans une nouvelle entité, la Fédération d’Arabie du Sud.

Acculés, et sans véritable espoir de pouvoir redresser la situation, les Britanniques promettent l’indépendance à la Fédération d’Arabie du Sud et au Protectorat d’Arabie du Sud — groupement d’émirats épars n’ayant pas souhaité rallier l’autre fédération — pour 1968. Las ! soutenus en sous main par l’Égypte, deux fronts de libération (le FLOYS et le FLN yéménite) accélèrent la cadence et parviennent à décréter le 30 novembre 1967 l’indépendance de la République populaire du Yémen du Sud, en réunissant les deux groupements de territoires.

Mais, sans doute, le nom du nouveau territoire indépendant n’était-il pas jugé suffisamment long et prestigieux pour certains officiels yéménites. Tant est si bien que moins de deux ans plus tard, en juin 1969, la branche marxiste du FLN dépose sa consœur modérée et prend le pouvoir pour former la République démocratique populaire du Yémen le 1er décembre 1970, tissant alors d’importants liens de subordination avec les républiques socialistes du globe, Cuba et l’URSS en tête.

DES DÉROUTES

Aux jeux panarabes de 1965, le football sud-yéménite s’avance dans un état d’impréparation absolu : sans fédération nationale, sans ligue nationale, donc sans championnat — le championnat de son rival nord-yéménite ne sera créé qu’à la fin des années 70 —, donc sans vivier de joueurs, et partant sans équipe. Le onze bricolé on ne sait comment ne fait ainsi pas illusion : pour leur première sortie, les Sud-Yéménites encaissent un cinglant 14-0 contre l’Égypte. Un score qui rappelle surtout les scores déséquilibrés de la fin du XIXe siècle, quand les disparités d’appétence et de préparation au football entre les nations étaient encore criantes.

Et le ridicule ne s’arrête pas là. Les Sud-Yéménites sortent des jeux panarabes par la petite porte, après avoir encaissé un 9-0 contre le Soudan, une courte défaite contre la minuscule Palestine et, ô miracle, avoir failli arracher le nul contre le Liban (défaite 4-3). En août 1973, après huit ans d’existence, le football sud-yéménite peut ainsi tirer un premier bilan très peu glorieux : huit défaites en huit matchs, sept buts inscrits pour soixante encaissés (dont un nouveau 15-1 contre l’Algérie en 1973).

A force de ne pouvoir se mesurer qu’à ses voisins moyen-orientaux, et sans possibilité de s’aligner dans des qualifications pour des tournois continentaux ou internationaux, le Sud-Yémen ne progresse pas et ne dispute pas suffisamment de rencontres. Pourtant, les années 1975-1976 lui sont plutôt fastes : après une première victoire en amical en décembre 1975 contre l’Arabie Saoudite, les Sud-Yéménites flambent aux Jeux panarabes de 1976 en Syrie, avec trois victoires en six matchs. Grâce à cette campagne prometteuse, les joueurs de la péninsule arabique obtiennent le droit de rentrer dans la course aux tournois continentaux.

L’ESPOIR DÉÇU DU MONDIAL 1986

Après avoir échoué à se qualifier pour les Jeux Olympiques de Moscou en 1980 et s’être faits sortir dès le premier tour de l’Asian Cup en 1982, les Sud-Yéménites ont la chance de leur vie en 1985. Pour le premier tour des éliminatoires de la Coupe du Monde 1986, les Sud-Yéménites sont placés dans le groupe du Bahreïn et de l’Iran. Mais, en marge de la guerre Iran-Irak, la nation perse est disqualifiée avant même le début du tournoi, pour avoir refusé de jouer ses matchs à domicile sur terrain neutre. Un match aller-retour, un seul, pour n’être plus qu’à une marche du Mondial mexicain.

Les Sud-Yéménites reçoivent au match aller le 29 mars 1985 ; dans le stade du 22 mai, ils repartent avec une valise et ravalent leurs espoirs, en s’inclinant lourdement 4 buts à 1. Mais qu’à cela ne tienne. Deux semaines plus tard, au Bahreïn, les joueurs à l’aigle se battent comme des morts de faim, et mènent 3-1 à quelques dizaines de minutes de la fin du match. Las ! les Bahreïnis, dans un ultime sursaut d’orgueil, parviennent à arracher le point du nul et à doucher tous les espoirs des péninsulaires (3-3).

UN DERNIER TOURNOI POUR LA PAIX

1989. La Première guerre du Golfe, entre l’Iran et l’Irak, vient de se terminer dans le sang il y a tout juste un an. Personne ne le sait encore, mais le tournoi pour la paix qui va se dérouler au Koweït entre les nations du Golfe ne sera qu’une minuscule parenthèse enchantée avant que toute la péninsule ne bascule de nouveau dans le chaos en 1990.

Signe d’espoirs, Platoche, Juan Antonio Samaranch, le président du CIO, et João Havelange, le président de la FIFA, font le détour par le soleil koweïtien pour assister à l’événement. Toutes les nations sont représentées, Iran et Irak compris : l’Ouganda et la Guinée font le nombre en comblant les trous. Dans le groupe B, le Sud-Yémen se tape la Guinée et les deux anciens belligérants. Le 1er et le 3 novembre 1989, le sort est déjà plié : Majid Namjoo-Motlagh claque le doublé pour les Perses (2-0), tandis que les Sud-Yéménites explosent en vol contre les Irakiens (6-2). Deux jours plus tard, les joueurs de la péninsule disputent le dernier match de leur histoire contre la Guinée : une victoire 1-0, pour clore la belle histoire.

Hors du pré, les relations entre les deux Yémen sont devenus tendues. Le FLN, au pouvoir depuis 1970, tente de financer les guerrillas marxiste de son voisin nord-yéménite après l’échec d’un second plan de réunification en 1979, au risque très sérieux d’allumer la guerre dans le Golfe. Par sagesse, et pour réduire les deux tensions, les deux gouvernements s’assoient de nouveau à la table des négociations en mai 1988, pour aboutir à un accord de réunification en novembre 1989, quelques jours après la fin du tournoi au Koweït. Six mois plus tard, le 22 mai 1990, la République arabe du Yémen (Yémen du Nord) et la République démocratique populaire du Yémen (Yémen du Sud) sont officiellement réunies.

Une réunification immédiatement entérinée par la FIFA, qui déclare l’ancienne équipe du Nord-Yémen équipe continuatrice.

Tags

Partage cet article

Réagis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

A la Culotte Social Club
Tumblr